« Si par magie l’autisme avait été éradiqué de la surface terrestre, les hommes seraient encore groupés pour bavarder devant un feu de bois à l’entrée d’une caverne »

Temple Grandin, Ma vie d'autiste, Odile Jacob, 1994.

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En sortant de la visite de Lascaux II cet été, je me suis fait la réflexion suivante : et si les premières traces graphiques de l'histoire de l'humanité étaient tout simplement l'oeuvre d'autistes ? Et s'il y avait eu des autistes à l'ère de Cro-Magnon ? Cette façon de représenter les animaux dans le mouvement, de manière très réaliste et bien proportionnée, ne peut-être que l'oeuvre d'individus ayant une perception visuelle fine qui procède d'une pensée en images, d'une observation accrue des détails. Mais je n'y connais rien en art pariétal et je ne me suis jamais penchée sérieusement sur le sujet. Ce sont juste-là les réflexions d'une maman qui veut croire que la neurodiversité existe depuis les origines de l'homme et qu'il est temps de considérer les autistes comme une variante de l'espèce humaine, et non comme des handicapés qu'il faut à tout prix soigner. Leur différence leur permet justement d'avoir des compétences exceptionnelles profitables à l'humanité toute entière.

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Quelle ne fût pas ma surprise en découvrant le site de Paul Tréhin, le père de Gilles Tréhin, génial dessinateur autiste, créateur d'une ville imaginaire, "Urville", de lire sa théorie tout à fait sérieuse sur l'autisme et l'origine de l'art. Un article tout à fait passionnant de Paul Tréhin, nous permet de découvrir sa théorie sur l'autisme et l'art pariétal. Voici ici, un extrait à lire dans son intégralité à cette adresse : http://www.pauljorion.com/blog/?p=18617

"Depuis une quinzaine d’années, j’ai étudié les compétences tout à fait remarquables de certaines personnes atteintes d’autisme que ce soit en dessin et peinture, en sculpture, en musique ou dans divers autres domaines artistiques ainsi qu’au niveau du calcul mental. Si on accepte l’idée que les homo sapiens sapiens avaient des caractéristiques tout à fait semblables aux nôtres, il est vraisemblable que des personnes avec ces compétences tout aussi remarquables aient aussi existé dès l’apparition de l’homme moderne, autre dénomination des homo sapiens sapiens, c’est-à-dire il y a environ 150.000 à 200.000 ans en Afrique. Toutefois, leur rareté dans la population fait que dans une population très faible au niveau démographique, ce genre de cas ait été quasi indiscernable et trop limité en nombre de toutes façons pour laisser des traces visibles telles que celles dont je parlerai plus avant.

Ce genre de talents tout à fait exceptionnels, dont on estime la population au maximum à quelques centaines d’individus dans le monde à l’heure actuelle, furent décrits pour la première fois en 1887 par Langdon Down, médecin anglais qui avait également décrit le syndrome qui porte son nom : Syndrome de Down, que nous appelons en français trisomie 21.

Le terme peu respectueux employé alors pour les personnes ayant des talents exceptionnels par rapport à leurs autres compétences cognitives, était et est longtemps resté celui « d’Idiots savants », ces personnes aux talents tellement exceptionnels n’ayant à l’époque été remarqués que chez des personnes atteintes de formes variées de déficience mentale plus ou moins sévères. On s’est aperçu par la suite que des personnes sans handicap mental pouvaient avoir des talents extraordinaires mais de manière encore plus rare que parmi les populations des personnes atteintes de formes variées de déficience mentale. On a donc changé l’expression Idiots savants en « syndrome savant ». Les recherches récentes montrent que plus de 50 % de personnes ayant un syndrome savant sont atteintes d’autisme. Il faut noter qu’il n’y a pas de lien entre la sévérité de l’autisme et l’existence de compétences artistiques réellement extraordinaires. Il faut préciser que les cas de syndrome savant restent tout de même très rares parmi la population des personnes atteintes d’autisme, même si cette condition y est plus fréquente que dans d’autres conditions de déficiences intellectuelles. En revanche, une proportion très significative des personnes atteintes d’autisme, évaluée entre 10 et 30 % selon les études, possède des compétences artistiques ou en calcul mental ou dans divers domaines exigeant une forte capacité de mémorisation, compétences contrastant fortement avec le reste de leurs compétences cognitives, sans toutefois atteindre un niveau tel que leurs compétences isolées deviennent remarquables par rapport à celles de l’ensemble de la population. On parle alors d’îlots de compétences : Splinter skills en anglais. (...)

Passionné par la préhistoire depuis mon adolescence, j’avais très tôt été impressionné (qui ne le serait pas ?) par les talents des artistes de la préhistoire au paléolithique supérieur, dès la période dite Aurignacienne (Il y a environ 32.000 ans) comme dans la grotte Chauvet, et jusqu’à la fin du Magdalénien (il y a environ entre 17.000 et 12.000 ans ) comme dans les grottes de Niaux et Rouffignac, et entre les deux à Lascaux ou aux Combarelles ou Pech Merle et la grotte de Cosquer. Ces dessins, peintures et certaines sculptures avaient atteint une perfection du trait sans que l’on ait trouvé, pour le moment, de phases d’apprentissages dans le dessin à des périodes antérieures. Seules sont connues des marques non figuratives dont les plus anciennes ont été découvertes dans les grottes de Blombo en Afrique du Sud, et dont la datation approximative reste de moins 100.000 ans, ou des traces de doigts dans la pellicule de glaise qui recouvre certaines parois de grottes datées du paléolithique. Entre ces formes géométriques ressemblant parfois à des frises, ou traces de doigts dans la glaise, et leur art quasiment parfait de la représentation animale, ils n’ont a pas eu besoin de passer par une période d’apprentissage avec des dessins en bâtonnets, qui auraient pu ressembler à ceux exécutés par la plupart des enfants, pour arriver à produire un art représentatif achevé dont Picasso disait « Depuis Lascaux, on n’a rien inventé en peinture ». De manière étrange, ce genre de dessin en bâtonnets est apparu bien plus tard, il y a environ 10.000 ans, au Néolithique. On remarquera toutefois qu’alors que les dessins et peintures du Paléolithique ne représentent que rarement des scènes racontant une histoire, les dessins et peintures en bâtonnet du Néolithique comportent au contraire le plus souvent des représentations racontant une histoire ou décrivant des activités humaines telles que la chasse ou les labours, ces derniers d’ailleurs inventés seulement au Néolithique. Cette évolution n’est que très peu étudiée par les spécialistes de l’art préhistorique. Je n’ai pas trouvé d’articles ou de livres qui expliqueraient les causes de la  disparition de l’art représentatif réaliste du Paléolithique supérieur et l’apparition de l’art symbolique du Néolithique.

Des artistes exceptionnels du Paléolithique, dont on ne peut qu’admirer les compétences en matière de représentation, on ne connaît que peu de choses bien que de nombreuses hypothèses aient été avancées par d’illustres spécialistes de l’art préhistorique. Une des premières : l’art pour l’art, fondée sur l’idée du « Bon sauvage » empruntée à JJ Rousseau, vision édénique de la vie à la préhistoire, fut rapidement abandonnée. Une autre explication, le totémisme, ne résiste pas à une analyse plus poussée. Les analyses structuralistes de A. Leroi-Gourhan et A. Laming-Emperaire donnent une vision historique selon les styles qui sera bouleversée par les découvertes de l’art des grottes Cosquer et Chauvet, bien plus anciennes et pourtant tout autant achevées que celles du Magdalénien. Ces œuvres des grottes  Cosquer et Chauvet ont des styles qui n’entrent pas dans le schéma structuraliste de ces auteurs. La plus récente de ces théories interprétatives de l’art préhistorique est liée au chamanisme et aux visions entoptiques (que l’on peut observer lors de transes ou d’épisodes migraineux sévères).

L’hypothèse que j’ai émise il y a environ dix ans était présentée sous la forme d’une question : ces artistes du paléolithique supérieurs n’auraient-ils pu être des « génies » avec un talent inné pour le dessin, qui leur aurait permis de faire comme Nadia, c’est à dire de dessiner sans avoir appris ? Nadia, fillette atteinte d’autisme assez lourdement handicapée, dessinait à 3 ans et demi des chevaux dont le style n’a rien à envier aux meilleures représentations artistiques du paléolithique supérieur (Chauvet, Rouffignac, Niaux…) et même de croquis faits par Léonard de Vinci.

A peu près aux mêmes dates, le professeur Nick Humphrey de la LSE – London School of Economics -  (dont les activités dépassent largement le domaine de l’économie : Nick Humphrey était directeur du « Centre for Philosophy of Natural and Social Sciences », LSE, 2001 – 2008) avait émis une hypothèse très similaire à la mienne sans que nous ne nous soyons auparavant rencontrés.

Par-delà les similitudes d’apparence visuelle de ces deux formes d’art paléolithique et autistes doués en dessin, d’autres remarques les relient de manière assez convaincante : méthode de dessin détails par détails, observation très fine de détails, capacité de reproduire ces détails avec exactitude. Dans la grotte de Rouffignac en Dordogne, un détail sur un dessin de mammouth, dont personne ne comprenait le sens, a pu être enfin compris quand un cadavre entier de mammouth a été sorti intact du permafrost sibérien. Le détail correspondait à un minuscule élément de l’anatomie des mammouths, que les squelettes fossilisés ne permettaient pas de connaître. On trouve d’autres observations de détails tels que celui qui fait que les hiboux peuvent tourner leur tête en arrière à 180°, comme on le voit sur une peinture dans la grotte Chauvet.

Sens de l’échèle et du tout dans lesquels ces détails reconstituent l’ensemble. En apparence pas de recherche d’un public : la plupart de œuvres du Paléolithique supérieur sont créées dans des lieux très inaccessibles où peu d’hommes et de femmes préhistoriques ne pénétraient, elles et ils restaient à l’entrée des grottes. De plus, un grand nombre d’œuvres ont été réalisées dans des boyaux et diverticules extrêmement étroits ou sur des plafonds si bas qu’ils ne permettaient même pas de s’asseoir (grotte de Rouffignac, par exemple) on voit dans cette grotte un dessin de cheval quasiment grandeur nature, maintenant visible car le sol de la salle a été abaissé pour laisser passer un petit train électrique transportant les visiteurs.

Les guides font remarquer que le sol original se trouvait à environ 60 cm du plafond. Or les proportions de ce dessin de cheval sont parfaitement respectées, sans que l’artiste n’ait pu prendre de recul pour vérifier les proportions de son dessin. Chose que font souvent les dessinateurs prodiges autistes, arrivant à une représentation globale parfaitement proportionnée en partant de petits détails qu’ils assemblent l’un après l’autre. La représentation réaliste des animaux trouve son équivalent dans les représentations réalistes des immeubles ou autres éléments modernes que côtoient les dessinateurs prodiges autistes d’aujourd’hui. Dans les deux cas, le respect du détail semble un impératif de la représentation. On retrouve souvent dans les deux groupes d’artistes des superpositions de dessins comme si l’acte de dessiner était plus important que le dessin lui-même. Dans les deux cas, il y a très peu de représentations humaines et aussi très peu de représentations racontant une histoire (sauf chez certains dessinateurs autistes qui s’inspirent de bandes dessinées qu’ils ont mémorisées).

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Pablo, septembre 2012

On peut également penser que le sens de l’observation des détails ait pu être fort utile dans le clan ou la tribu, de même que les capacités sensorielles perceptives d’une très grande acuité. Quel chamane ne refuserait de s’emparerer de ces compétences pour faire des analyses et même des prédictions lui assurant sa réputation d’homme infaillible : l’enfant autiste voyant ou entendant les troupeaux de bisons ou de cerfs bien avant les autres, capable de retrouver son chemin sur des indices de détails que les autres ne perçoivent pas, etc. Certains chamanes n’auraient-ils pas pu se servir des dons artistiques des ces personnes pour faire impression sur les autres membres de la tribu en leur faisant voir « les animaux qui sortent de la pierre ». C’est une autre particularité commune aux deux groupes d’artistes : la capacité de voir apparaître une figure dans un ensemble de lignes, cas documenté par diverses expériences sur les capacités cognitives des personnes autistes et qui semble apparent dans certains dessins préhistorique où les artistes ont utilisé les lignes et formes naturelles des parois des cavernes comme support à leur art : ils ont vu « le dos du mammouth » dans une bosse de la paroi et sa trompe dans une fente de cette paroi…

Maintenant que j’ai un peu précisé mes informations sur le sujet, je peux reformuler mon hypothèse : ces personnes exceptionnelles souvent classées sous le vocable de « syndrome savant » auraient-elles pu jouer un rôle dans le développement culturel et artistique de l’humanité ? Non qu’elle en aient étés seules responsables, mais plutôt quelles aient été des « explorateurs » de nouveaux domaines, dont des bâtisseurs pragmatiques auraient mis en oeuvre les découvertes ? (...)

Quelle aurait pu être cette place au Paléolithique supérieur dans la production des premières œuvres d’arts figuratives naturalistes ?

Environ 50 % des cas de personnes ayant un « syndrome savant » sont des personnes atteintes d’autisme, les autres 50 % étant des personnes ayant une déficience intellectuelle, des personnes ayant subit des traumatismes neurologiques et quelques rares personnes sans conditions pathologiques particulières, par exemple des cas de démences où apparaissent subitement des compétences artistiques réellement exceptionnelles chez des personnes n’ayant pas fait preuve d’activités artistiques auparavant.

Notons qu’il ne s’agit pas de « surdoués » car en général ces personnes ont un ou deux talents exceptionnels (dessin, musique, calcul mental, etc.) mais ont en même temps des déficiences plus ou moins marquées dans la plupart des autres domaines cognitifs.

Vous trouverez sur mon site web un texte plus compréhensif avec des illustrations permettant de mieux comprendre l’hypothèse exposée ci-dessus. J’ai également écrit un texte qui aborde une controverse entre spécialistes de l’évolution cognitive humaine, certains chercheurs pensant qu’il y a du y avoir une évolution cognitive soudaine et importante du cerveau humain, avec l’apparition de nouvelles compétences intellectuelles chez l’homo Sapiens Sapiens aux environs de moins 50.000 ans à moins 30.000 ans avant le présent, laquelle évolution pourrait expliquer l’apparition très soudaine, à l’échèle de la préhistoire, des comportements artistiques et des nouvelles technologies de la pierre taillée plus raffinées découvertes par les paléoanthropologues. D’autres chercheurs plaident au contraire en faveur d’une évolution graduelle  des compétences artistiques et culturelles. Je développe dans ce texte mon hypothèse qui pourrait permettre de concilier les deux théories par une troisième pouvant à la fois situer l’évolution culturelle de la population dans son ensemble dans une continuité et l’apparition soudaine de nouvelles compétences par des cas isolés d’artistes que l’on qualifierait aujourd’hui d’autistes avec un syndrome savant, cette émergence de personnes avec un syndrome savant étant lié à un accroissement de la population humaine qui permet qu’apparaissent statistiquement de telles personnes."

Paul Tréhin "Les origines de l'art et de la culture : le rôle des individualités", novembre 2010

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Pablo, septembre 2012

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Lascaux, - 18 000 ans