Le mouvement préféré de Pablo, après le tournoiement, est le saut.

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Le saut est un geste chorégraphique essentiel. Nombres de danseurs classiques se sont fait connaître pour leur technique et la hauteur de leurs envolées. Le premier danseur à s'être rendu célèbre pour ses sauts, est le danseur russe Vaslav Nijinsky (1889-1950). "Inventeur" de la danse moderne, il a créé des rôles tels que Pétrouchka (1911) ou Le Spectre de la rose (1911). Il a révolutionné son art et scandalisé le public avec des ballets comme L'Après-midi d'un faune (1912), Jeux (1913), et le Sacre du printemps (1913). Dix ans d'apprentissage, dix ans de danse, sa carrière fut aussi courte que fulgurante, suivirent trente ans d'éclipse totale, durant lequelles Nijinsky a vécu dans des cliniques psychiatriques, affecté par des troubles psychologiques sévères. Nijinsky est connu pour son génie, mais aussi pour sa folie supposée, ce qui a fait de lui un vrai mythe.

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Dans le livre très documenté que le psychiatre américain, Peter Ostwald, lui a consacré, Vaslav Nijinsky, un saut dans la folie (Passage du Marais, 1993, 422 p.), on peut lire beaucoup d'éléments qui m'ont fait penser que Nijinsky aurait pu être autiste. Peter Ostwald, qui a également consacré un ouvrage au pianiste Glenn Gould avec lequel il était ami,  ne pose pas de diagnostic d'autisme, d'ailleurs aussi bien pour Gould que pour Nijinsky. En son temps, Nijinsky a été soigné par le psychiatre suisse Eugène Bleuler, qui en 1911 a été le premier à employer le terme de "repli autistique" pour décrire la schizophrénie. Selon Peter Ostwald en 1919 :

"les seuls diagnostics disponibles sont ceux de "neurasthénie avec états dépressifs" et "troubles cardiaques". Cependant, ses divers épisodes dépressifs passés, sa récente dépression nerveuse, les troubles de l'humeur (...) et la psychose déclarée dont il sera plus tard atteint, nous conduisent à penser que son entrée dans la folie a certainement été précédée d'une période maniaco-dépressive." (p. 170)

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Nijinsky a créé un style de ballet novateur, recourant à des chorégraphies qui utilisaient des mouvements et des expressions jamais vues, considéré en son temps comme un véritable "Dieu de la danse", "merveille des merveilles", "champion de l'entrechat". Il est également l'auteur d'un système de notation de la danse, une consignation par écrit des mouvements dont il n'y a malheureusement aucune trace. Nijinski a dessiné aux crayons de couleurs les costumes et les décors de ses ballets. Il a également laissé une production importante de dessins utilisant des figures géométriques, dont il couvrait les murs de sa chambre. "Il travaillait jusque très tard dans la nuit et ne venait se coucher qu'à l'aube, affirme Romola ( son épouse). Il travaillait à la vitesse d'un éclair, terminant un dessin en 3 minutes. Les murs de son bureau et de ses appartements en étaient couverts. Il n'arrêtait pas de dessiner des cercles." (p. 210)

 

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Comme le relate Peter Ostwald dans sa biographie, Nijinsky "a aussi beaucoup souffert de certains handicaps hérités de l'enfance. Ainsi, Nijinsky qui excella dans le mouvement et dans l'expressivité dramatique, ne fut-il jamais capable de parler ou d'écrire avec aisance et de manière cohérente. (...) Il avait aussi tendance à être déprimé, à s'isoler et à fuir les contacts humains. (...) Nijinski avait besoin de son public, mais au fur et mesure que ses troubles affectifs s'aggravèrent, il adopta de plus en plus des postures bizarres, s'enfonça dans un silence obstiné et se laissa aller à de violentes crises de colère." (p. 17) Plus loin, Peter Ostwald parle de ses prodigieuses capacités. "Vaslav fit de rapides progrès en danse. Il adorait travailler sous la direction de ses parents, et à quatre ans se faisait déjà remarquer par l'adresse avec laquelle il exécutait les mouvements les plus complexes. (...) Il adorait grimper aux abres les plus hauts, pour se balancer dangereusement aux branches avant de se laisser tomber. Il escaladait imprudemment les appareils des cirques (...). Son hyperactivité semblait répondre à un besoin de mouvement. (...) Nijinski a décrit chacun de ses symptômes dans ses carnets autobiographiques. Une éventuelle dyslexie, occasionnant des difficultés à lire et à écrire, a pu contribuer à ses problèmes scolaires. On sait par ailleurs que son élocution ne fut jamais très aisée. A certains moments, il semblait inexplicablement silencieux, très absent, comme plongé dans ses pensées (...)." (pp. 26-27)

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"A l'école, Vaslav se fit surtout remarquer par sa supériorité physique, mais aussi par ses problèmes d'élocution. (...) Le petit Nijinsky ne parlait qu'avec réticence, appréhendant les réactions qu'il suscitait. Il avait presque l'air stupide, faible d'esprit." (p. 30)

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"Une certaine mystique a toujours accompagné ses sauts extraordianires. "Soudain, d'un bond incroyable à la verticale, grand échappé, les jambes fermement maintenues l'une contre l'autre, écrit sa soeur, il reste ainsi suspendu en l'air". (...) Karsavina les trouvait "presques irréels, impossibles ; le petit Vaslav n'avait pas du tout l'air de se rendre compte de ses prouesses, il paraissait insignifiant, et même un peu attardé"." (p. 35)

"Le mode catatonique sur lequel Nijinski réagit à la situation nous semble s'inscrire dans la logique de son comportement antérieur. Depuis sa prime enfance, c'est d'abord en bougeant son corps ou en le maintenant immobile, en communiquant sans l'aide des mots qu'il avait pu montrer ce que signifiait pour lui "être dans le monde"." (p. 271)

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"Je lisais Dostoïevski. Dostoïevski me réussissait mieux, c'est pourquoi je le dévorais. Ce dévorement était immense, car en lisant L'Idiot, je sentais que l'Idiot n'était pas un "idiot", mais un homme bien. Je ne pouvais pas comprendre L'Idiot, car j'étais encore jeune. Je ne connaissais pas la vie. C'est maintenant que je comprends L'Idiot de Dostoïevski, car on me prend pour un idiot. J'aime que tout le monde pense que je suis un idiot. J'aime le sentiment, c'est pourquoi j'ai fait semblant d'être idiot. Je n'étais pas idiot, car je n'étais pas nerveux. Je sais que les gens nerveux sont sujets à la folie, c'est pourquoi j'avais peur de la folie. Je ne suis pas fou, et l'Idiot de Dostoïevski n'est pas idiot."

Vaslav Nijinski, Cahiers, (1919), Actes Sud, 1999, p. 161


Je n'ai trouvé aucun article, ni ouvrage venant étayer l'hypothèse que Vaslav Nijinski aurait été autiste. Et il est très délicat et hasardeux de poser un diagnostic posthume. Mais la lecture du livre, fort intéressant et très riche, de Peter Ostwald, m'a fait penser, au vu des nombreux éléments biographiques sérieux apportés par les témoignages notamment de sa soeur sur sa petite enfance, de sa femme, des danseurs, des médecins, des personnalités comme Cocteau, Colette, Stravinsky, que Nijinsky présentait beaucoup de traits autistiques. Nijinsky était-il autiste ? On ne le saura peut-être jamais, en tout cas, la question méritait d'être posée. Il n'existe pas de traces cinématographiques de Nijinsky montrant la prouesse de ses sauts, en revanche il reste ses ballets comme traces de son génie.